Le burkini et mon cul sur la commode

Comme le titre vous le laisse entendre, le débat sur le burkini commence à me fatiguer sérieusement. Pardon, j'ai dit « débat » ? Désolée, ce n'est certainement pas le mot adapté pour des lancers de yaka et de noms d'oiseaux.

Chaque jour sur Twitter, je suis traitée de nazie (donc raciste), de collabo (donc vendue aux Musulmans/Arabes/whatever) et d'autruche qui a la tête dans le sable. Parfois, ces insultes sont simultanées, c'est assez drôle. Enfin, les premières fois…

Pour que vous puissiez me ranger dans une case vous aussi, je vous livre ci-dessous mon opinion sur ce sujet épineux qu'est la bonne tenue de bain pour une femme.

Les piquants

J'identifie trois raisons à l'émotion soulevée par le burkini : le terrorisme islamiste, la visibilité de l'Islam et le doute sur le libre-choix du port.

Le terrorisme islamiste

Après des années de "Pas d'amalgame", nous entrons dans l'ère du "Musulman discret", d'une idiotie à l'autre. La première consistait à nier en gros tout lien entre l'Islam et les djihadistes. Dans une France où l'on ne voit qu'un racisme, celui qui vise les Arabes (peu importe leur confession en réalité), il était impossible de reconnaître que oui, peut-être, tout n'était pas blanc ou noir. Quand on trouve des excuses (enfance, violence de la société, racisme du monde du travail, etc…) au pire des criminels, on ne peut pas brusquement reconnaître qu'on dit des bêtises depuis des années.

Les attentats se sont succédés, il y a eu une marche bien récupérée, des déclarations, des lois aussi dangereuses qu'inefficaces, des coups de menton, des déclarations, des commémorations, etc., etc. Il n'a pas fallu bien longtemps pour que les Français comprennent que les politiques étaient à la rue et qu'il ne fallait pas attendre grand chose d'eux. S'ils sont incapables de protéger une partie des habitants dans une ville, comment espérer qu'ils puissent protéger tous les habitants dans tout le pays ?

Savoir l'État faible ajoute à l'angoisse des Français qui ne savent qu'une chose : il y a plus de chances pour que l'auteur d'un attentat ait un type arabe plutôt que caucasien même si, en réalité, on ne peut être sûr de rien. L'amalgame Arabe/Musulman est fait de longue date, à tort mais c'est ainsi, et tout ce qui se rattache à l'Islam se rattache, dans l'inconscient, au terrorisme. Plus la menace sera haute, plus la confusion sera élevée.

La visibilité de l'Islam

Pour des raisons multiples, l'Islam est devenu plus visible en France. Même dans le langage populaire, "Beurs" cède le pas à "Muz". Du voile simple à l'intégral, les tenues des femmes ont rendu public ce qui n'était que privé. De polémique en polémique, de revendication en revendication, de clientélisme en clientélisme, l'Islam a envahi la société française, non pas dans les faits mais dans la visibilité.

Cette augmentation de la visibilité s'est faite parfois de façon positive spontanément ou grâce à des initiatives comme celle du très regretté Père Hamel qui œuvrait à tisser des liens. Parfois, hélas, elle s'est produite de façon négative à l'instar des incidents dans les hôpitaux où des maris refusaient l'intervention d'un médecin homme sur leur femme, par exemple.

Fallait-il autoriser le voile pour les sorties scolaires ? Autoriser une entreprise privée à l'interdire ? Prévoir des repas spéciaux à la cantine ? À l'instar des nouveaux-experts-spontanés-en-terrorisme (gros producteurs de bullshit), une multitude d'experts en sociologie/Islam/bien-pensance/vivre-ensemble/banlieue sont venus apporter leur éclairage douteux, empoisonnant un peu plus un climat malsain. Au lieu d'avancer et de créer des liens et des échanges, on a radicalisé les positions.

Dans un pays où l'on s'efforce de cacher, voire nier, les racines chrétiennes, les lourdeurs ramadanesques de nos élus ont souligné cette nouvelle visibilité de l'Islam d'une façon nuisible. Je doute d'ailleurs qu'il s'agisse d'une demande de la majorité des Musulmans français. On ne dit plus "vacances de Pâques" mais "vacances de printemps" et on souhaite un bon Ramadan, on secoue et on observe. Tiens, ça crée des tensions !

La liberté de port

La libération de la femme en France n'est ni ancienne, ni même totale et encore moins pleinement acceptée par tous. Il semble même qu'on régresse sur un grande nombre de points comme le droit à l'avortement (trouver un centre dans les délais est incertain), la liberté sexuelle (jugements sur le nombre de partenaires, par exemple), la liberté d'apparence (vêtements, coiffure, whatever) ou encore la liberté de circulation (harcèlement de rue, lignes de bus ou horaires ~déconseillés~ aux femmes, etc.).

Beaucoup de femmes, qui ont grandi dans les combats de libération de la femme directement ou indirectement, savent à quel point il a été dur de diminuer les contraintes et l'emprise masculine. Il est naturel qu'elles doutent qu'une femme fasse totalement librement le choix de s'enfermer dans une tenue informe et inconfortable.

Aujourd'hui encore, il est difficile pour une femme de prendre la parole. On ne compte plus les débats ou conférences dans lesquels aucune femme n'est invitée. Les plateaux télé sont bien souvent exclusivement masculins. Comme le rappelle Xavier Alberti, fondateur de Jamais sans Elles :

« Ainsi, les grandes entreprises et les partis politiques peinent-ils à s'ouvrir franchement et définitivement aux femmes et à leur accorder la place qu'elles devraient y avoir, c'est à dire tout simplement, la même que celle des hommes. »

Cette discrimination nuit à la France, politiquement, économiquement et socialement. Elle pèse aussi lourdement sur les femmes qui se voient plus ou moins clairement renvoyées dans leurs cuisines. Il est donc peu étonnant que les femmes soient plus sensibles à la possibilité de contraintes imposées à leurs semblables et plus enclines à douter de leur totale liberté. Lors des échanges (je n'ose appeler ça des débats, hélas !) que j'ai eus à ce sujet sur Twitter, j'ai souvent remarqué une grosse différence entre les hommes et les femmes.

Les hommes avaient tendance à évacuer la question soit d'un "yaka l'interdire", soit d'un "yaka rien dire". De leur côté, les femmes, sans vouloir forcément interdire (oui, certaines le demandaient, ici aussi pour des raisons diverses, évitez-moi les conclusions hâtives), soulignaient le doute qu'il y avait sur la liberté de choix. J'ai souvent souligné le poids de la pression sociale, beaucoup la nient ou la minimisent. Pourtant, sans violence, sans menace, par amour même, on peut obtenir beaucoup d'un individu. Techniquement, le choix est fait ~librement~ ; en théorie, il y a un travail de sape bien réel qui relativise la liberté.

Du voile à la burqa en passant par le burkini

Je sais bien que certaines portent un voile ou un jilbab par provocation, en réaction à des causes des plus diverses, un peu comme d'autres se rasaient la tête et se mettaient une épingle à nourrice dans la joue dans les années 70-80. D'autres le font également librement par volonté de s'engager dans une quête spirituelle tout à fait honorable.

Toute la question est quel est le pourcentage de ces femmes qui ont choisi leur tenue islamiste et qui pourront, si elles le souhaitent, le quitter tout aussi librement ?

J'ai lu/entendu des affirmations basées sur des études américaines de l'Institut Odoimouyay qui vont de « Elles sont toutes libres » à « Elles sont toutes prisonnières ». La nuance ? Le doute ? La réflexion ? Ah non, désolé madame, on n'a plus ça en magasin, c'est trop embêtant de réfléchir et de s'informer.

Si les femmes portent librement ce vêtement, pourquoi s'empressent-elles de le brûler dès qu'elles en ont l'occasion ? « Ah oui, mais c'est ailleurs, ça, en France, ça se passe pas comme ça ! » Toujours selon une étude américaine de l'Institut Odoimouyay, bien sûr.

Ces femmes qui répondent à Edwy Plenel seraient donc des mythomanes ?

Quant à la version "toutes contraintes", elle ne tient pas non plus, je l'ai dit plus haut, je sais que certaines font le choix délibéré de le porter, j'ai cité quelques raisons, il en existe d'autres.

Le fait que le vêtement soit de plus en plus couvrant allant jusqu'à la burqa, pourtant interdite, ne pouvait pas passer inaperçu aux yeux des Français. Il serait d'ailleurs idiot de croire que seuls les non-Musulmans, qu'ils soient croyants ou athées, désapprouvent ces tenues. Encore une fois, la vie n'est pas binaire.

Plus un voile dissimule le visage, plus la sensation de rejet est forte. Rejet de notre société, de notre pays, de notre mode de vie, de nos valeurs, de nos personnes, de notre histoire, etc. Prétendre que le désapprouver est du racisme est totalement idiot. Aussi idiot que de rejeter la femme qui porte ce voile.

Yaka, amalgame, bloubiboulga et autres paresses intellectuelles

À l'exception d'une petite poignée de personnes, les réactions sont plutôt instinctives ou paresseuses, voire les deux. On mélange tout et son contraire, on saute aux conclusions, on ne se pose que des questions fermées et on est à l'heure pour l'apéritif chez Roger !

Comme je l'ai démontré ci-dessus, il n'existe aucune certitude quant à la liberté de choix de toutes les femmes qui portent un voile, surtout intégral. Les mettre toutes dans le même sac est idiot. En déduire une solution magique, que ce soit une interdiction (qui sera forcément inefficace et dangereuse) ou une indifférence forcée (qui ne pourra jamais être imposée à tous et sera tout aussi dangereuse), c'est une utopie.

En conclusion

L'interdiction de la burqa dans de nombreux pays est une réalité et n'a pas ralenti la montée de l'islamisme. Légiférer un peu plus ne servira à rien. Je suis favorable à l'obligation de laisser le visage visible, par sécurité et pour faciliter les échanges relationnels, fussent-ils seulement des échanges de regard. Interdire la burkini n'a de sens que si on interdit également le port de short, donc dans les piscines et lieux privés. Je préfère mille fois une femme en burkini se baignant avec ses enfants ou même seule, à une femme confinée chez elle par des interdits absurdes, qu'ils viennent de son mari ou de la société.

Plus je retourne la question dans tous les sens, plus je vois à quel point les différences de droits et de devoirs entre les catégories de personnes ont mené à la crise actuelle. Différences de droits et de devoirs entre hommes et femmes, entre Français et étrangers (mais pas tous, les Européens, ça va), entre Chrétiens et Musulmans, etc.

Sur ce plan aussi, notre pays crève de l'injustice créée par une succession de gouvernements control freak.

[Copyright : Delphine Dumont - Tous droits réservés]

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Une réflexion sur “Le burkini et mon cul sur la commode

  1. "Pour des raisons multiples, l'Islam est devenu plus visible en France."
    Il serait intéressant d'étudier pourquoi c'est le cas. J'habite depuis 20 ans en région parisienne, dans des quartiers qu'on qualifie pudiquement de populaires. Et j'ai observé cette visibilité (des voiles notamment) ces dernières années. Pourtant je ne pense pas que la proportion de musulmans soit significativement plus importante maintenant. La question que je me pose souvent est pourquoi cette ostentation ? Je n'ai jamais croisé de cathos arborant une grosse croix ou tout autre signe ostentatoire (je n'habite peut-être pas les bons quartiers ^^).
    D'autre part, en ce qui concerne les "gouvernements control freak", je te conseille la lecteur (si ce n'est déjà fait) de l'excellent Benjamin Bayart : http://edgard.fdn.fr/blog/index.php?post/2016/08/12/Limiter-le-chiffrement...

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